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En route vers le toit du monde.

  • fredvassort2000
  • 3 nov. 2025
  • 20 min de lecture

Déjà deux ans au Népal, et toujours pas vu ce fameux toit. Pourtant, il est à portée de la main. A peine une petite centaine de kilomètres de Kathmandu à vol d’oiseau. Par temps très clair nous dit-on, on peut le voir au loin depuis les collines (2200m quand même) dominant la vallée. Mais, soyons clairs, depuis deux ans, entre les nuages de mousson, la brume hivernale et surtout la pollution et la fumée des feux de forêt, le toit du monde nous a jusqu’à maintenant toujours échappé. On peut être sur le toit du monde et pourtant ne pas avoir une vue très dégagée.

Donc, profitant des vacances de fin d’année ici, (Tihar, ou Diwalhi, le festival des lumières qui marque l’entrée de la saison hivernale), j’ai donc décidé de me rendre au pied de sa majesté Sagarmatha comme l’appelle les Népalais, l’Everest donc, tel que rebaptisé par les Britanniques.

Sa majesté se fait désirer cependant car pour l’aborder, il faut d’abord se rendre en avion à Lukla, surnommé l’aéroport le plus dangereux du monde. Piste d’à peine 500m, inclinée, et surtout enclavée au milieu des montagnes entourant ce petit village qui sert de point d’entrée dans le parc naturel du Sagarmatha, vaste zone protégée composée de trois vallées incluant tout le massif de l’Everest. Le pilote n’a pas le droit à l’erreur, aux commandes de son petit bimoteur de fabrication tchèque. L’aile semble presque toucher les arbres de la montagne alors qu’il termine le dernier virage avant l’atterrissage. Mais pas de rayure à la carrosserie, pas de bruit suspect, grand coup de frein pour s’arrêter juste à temps, me voici donc arrivé à pied d’œuvre.

En avant pour 12 jours de marche.


D’emblée, il me faut presque me frayer un chemin entre les autres trekkers, les caravanes de mules et de yaks qui portent les bagages et l’approvisionnement de tous ceux, touristes et habitants qui habitent plus haut dans ces vallées.



A partir de là, tout est porté. A l’exception près de ce qui est héliporté, car au-dessus de la vallée de Lukla, le ciel est presque constamment parcouru d’hélicoptères.

Manhattan ? non non, juste Lukla Nepal où les touristes fortunés -qui sont visiblement légions- se font transporter le plus rapidement possible vers les sommets. Je les y apercevrai plus haut, dans quelques jours.

Pour l’instant, une fois les différentes caravanes d’hommes et d’animaux dépassées, je poursuis ce chemin constitué, comme souvent ici, de « plat népalais » : ça monte et ca descend, mais en moyenne c’est plat. Les genoux ne sont pas forcément d’accord. Aux alentours de 3000m d’altitude, comme partout au Népal, le chemin évolue le long d’une rivière tumultueuse au milieu d’une forêt encore presque tropicale. Fougères géantes mêlées aux pins alpestres et rhododendrons, pas en fleurs à cette saison malheureusement, mais on ne peut se lasser de ce décor. Le chemin serpente aussi parfois au-dessus de la rivière, empruntant ces ponts suspendus vertigineux. Les mules les traversent avec beaucoup plus d’aisance que les humains, elles n’ont pas le vertige, elles.




Première (en faits, ce sera la seule) ville étape d’importance : Namche Bazaar, où se rejoignent les trois vallées composant la région de l’Everest. C’est aussi la capitale du pays Sherpa, ce peuple devenu fameux pour avoir porté les équipements des premières générations d’alpinistes occidentaux. Depuis, cette ethnie tibétaine a su profiter de l’explosion du tourisme himalayen en fondant les plus grandes agences de voyage pour guider (voire tirer parfois !) les centaines d'alpinistes annuels tentant le sommet de l’Everest avec toutes les controverses que l’on sait (voir par example L’Everest est-il devenu un parc d’attractions ?) , les compagnies d’hélicoptères, les dizaines de guesthouses et autres magasins pour touristes. Un certain nombre sont devenus millionnaires, beaucoup ont migré aux Etats-Unis et gèrent leur business à distance, tous ont abandonné depuis longtemps le portage pour le sous-traiter à d’autres ethnies d’autres vallées, et se concentrer sur les segments les plus lucratifs du tourisme. Ce sont des entrepreneurs qui fonctionnent en clan et, pour le meilleur ou pour le pire, ont su transformer leur région en un haut lieu mondial du tourisme de montagne.


Namche Bazar
Namche Bazar

Namche Bazar, un peu le Mont St-Michel de l’Himalaya donc, où se croisent toutes les nationalités de la terre déguisées en lycra de couleurs perceptibles aux plus daltoniens, désirant apercevoir le toit du monde, et une minorité même, le gravir.


Ivan le Russe d’abord, le plus nombreux à cette saison. Le teint pâle et le cheveu clair, il a déjà rougi au soleil d’altitude comme une écrevisse même si sa résidence habituelle est Dubai ou Phuket. Il voyage en larges colonies d’au moins une vingtaine, parle fort surtout après quelques shots de boisson locale le soir au lodge. Un certain nombre de ses congénères ne jugera pas utile d’user les semelles de leurs chaussures flambant neuves sur les chemins et se rendront directement au sommet en hélicoptère prendre quelques selfies et redescendre au plus vite dans leur hôtel de luxe en vallée. Il est souvent accompagné d’Ivanka la pulpeuse, aux lèvres récemment regonflées au collagène (et le reste aussi accessoirement) par le meilleur chirurgien de la Côte d’Azur. Parée de son maquillage assorti à son pantalon dernier cri, elle a trouvé des mitaines en cuir du plus bel effet pour se protéger du froid de l’altitude. Le reste du groupe l’attend tous les deux-cents mètres pendant qu’elle retouche son maquillage au milieu du chemin. On la retrouvera trois jours plus tard les lèvres boursoufflées et saignantes car le collagène ne tient visiblement pas à la sécheresse de l’air d’altitude et à l’intense rayonnement UV. Elle se fera rapatrier dans la vallée en urgence en hélico pour faire réparer ça.

Ivanka
Ivanka

Esther et Nathan eux, viennent de terminer leurs respectivement deux et trois ans de service militaire en Israel, et débarquent tout juste d’un mois de surf à Bali pour 3 semaines au Népal, avant de partir explorer le sud de l’Inde et le Sri Lanka pendant deux mois, puis traverser l’Amérique du Sud en bus. Ils voyagent avec trois ou quatre copains qu’ils ont rencontrés lors de leur année de pérégrination, au fil des guest houses pas chères où ils logent. Ils n’ont plus un rond depuis qu’ils ont dû passer une semaine imprévue à Singapour le temps de mettre leurs visas en règle, et ont donc acheté tout leur équipement de trekking de troisième main à d’autres jeunes Israeliens qui quittaient le Népal dans un des restos kacher de Kathmandu. Du coup, ils ont négocié l’accès à une salle de bain pour 10, sans eau chaude, à la guest house, et vont enchainer deux étapes en une seule journée demain pour optimiser le budget. Ils sont un peu copains avec tout le monde le long du chemin, tant qu’on ne parle pas politique, sujet sagement gardé à distance. Pas besoin d’une intifada au Népal.

Ils croisent sur le chemin François et Christine, un couple de médecins quadragénaires français, facilement reconnaissables à leur équipement Décathlon flambant neuf des pieds à la tête. Ils sont accompagnés de Tenzing leur guide Sherpa parfaitement francophone car leur tailor is rich est tout ce qu’ils ont retenu de leurs 7 ans de cours d’Anglais à l’école. L’année dernière, ils ont « fait » la Patagonie, l’année d’avant la Colombie Britannique et ont déjà réservé le Kilimandjaro par Terre d’Aventure l’année prochaine. Attention, sous leur abord un peu embourgeoisé, ils s’entrainent tous les week-ends en forêt de Fontainebleau, et pourraient bien doubler d’un pas allègre le reste de la troupe après-demain à 5000m.


Luigi, Sergio, Giulia et leurs trois autres copains arrivent eux de Milan. Les mêmes que François et Christine avec lesquels ils ont sympathisé et discutent voyage et gastronomie dans un improbable franco-italiano-anglais le soir dans la guest house, mais avec les gestes des mains en plus.

Jose et Marta eux, sont de jeunes retraités catalans. Ils se mêlent au groupe de François et Christine, en parlant plus fort et en affirmant à qui veut l’entendre qu’ils sont tout, sauf Espagnols. Ils sont venus en business class, car, voyager éco sur Air India, faut quand-même pas pousser, c’est leur voyage de noces de d’argent. Ils ont leur guide à eux et trois porteurs, même s’ils ont l’habitude d’arpenter les sentiers pyrénéens d’Andora presque chaque semaine.

Dans la rue des bars de Namche bazar (il y en a bien une), voici un groupe d’Anglais cherchant le Guiness pub. Parmi eux, John et Andrew, avocats senior partners, ont pris deux semaines de vacances auprès de leur cabinet de conseil financier de la City, parés du plus bel équipement de tout le pays, insistent à parler au barman Sherpa de leur accent british le plus Oxbridge, mais finiront tardivement la soirée face contre terre dans le bar aux côtés de Dylan, Rosy et sa copine Gaby la tatouée, étudiants de Birmingham, qui n’ont jamais quitté le GB autrement qu’une fois pour Ibiza mais ont trouvé que le « Everest Base Camp » au Nepal était une destination trop cool. On les retrouvera demain le teint livide sur le sentier, puis ils disparaitront. Ils ont finalement décidé de rester explorer la rue de la soif de Namche Bazar. Leur copain de bar Matthew cependant, tout éméché qu’il était lui aussi hier soir, remontera pourtant demain toute la colonne d’un pas guilleret et atteindra le sommet en Tshirt et en shorts à 5500m plus vite que les guides Sherpas. Il nous avait caché qu’il était ancien capitaine des SAS Forces Spéciales de sa Gracieuse Majesté et avait traversé solo le Groenland en skis l’an dernier.

Mais voici l’inévitable groupe de Jo, Ted, Sandy et leur dizaine de copains jeunes trentenaires, la casquette de baseball vissée sur la tête, qui ont claqué 5000$ chacun pour venir de Denver et Seattle accomplir leur « bucket list dream » en Himalaya. Ils sont encadrés par 14 Peaks Adventure, la meilleure agence de trek de Kathmandu qui leur a fourni Tshirts, sacs de trekking à leur nom et coaching personnalisé. Ils sont briefés tous les soirs par leur guide sur l’aventure incroyable qu’ils vont vivre le lendemain sur le chemin. Dès le premier yak aperçu, ils se sont bruyamment extasiés de « no way, look at this huge cow ! » et de « amazing buffalo » approbateurs. Les serveurs des guesthouses les adorent car ils distribuent les pourboires à coup de 20$, en devises (c’est quoi déjà le Nepal dollar ?). Ce sont les meilleurs sources d’information pour savoir quel remède prendre en cas de mal des montagnes. Ils ont tout dans leur kit pharmacie. Ça n’empêchera pas 3 d’entre eux de rester cloitrés pendant deux jours avec une bonne tourista car ils ont voulu essayer le giant beef burger de la dernière guest house avant le sommet à 4500m, plutôt que de sagement prendre le fried-rice local comme tout le monde. Il s’avèrera que le beef avait voyagé à dos d’homme pendant 6 jours pour être amené là-haut. Ceux qui arriveront au Everest Base Camp en feront un vlog spectaculaire sur YouTube comme s’ils avaient gravi d’une traite tous les 8000 sans oxygène. Lors d’une des étapes à la redescente, au cours d’une discussion, ils s’apercevront que leurs porteurs gagnent 150$ par mois, et se demanderont ce que l’Etat Nepalais peut bien faire de toute cette tax money qu’ils payent, eux. Le monde est vraiment trop injuste.

Enfin, Yoko et Kitashima voyagent un peu à l’écart. Ils sont arrivés il y a dix jours de Kyoto, et ont déjà exploré la vallée de Kathmandu à fond avec leur guide. Ils font partie d’un groupe de 8 septuagénaires qui sont déjà venus 2 fois au Nepal et connaissent bien le Buthan et la Mongolie intérieure. Sur le chemin, on ne risque pas de les identifier, car ils sont couverts des pieds à la tête, oreilles et dernières phalanges comprises, pour se protéger du soleil. Ils sont équipés de pied en cap de marques exclusivement japonaises, comme s’ils allaient sur la Lune. Ils se rangent poliment le long du chemin lorsqu’une caravane de mules descend, c’est tout juste s’ils ne leur feraient pas des courbettes de salutation. Ils partent tôt le matin, avant tout le monde. Cette fois-ci, ils ne font pas l’Everest Base Camp comme presque tous, mais le col de Renjo-La dans le sens des aiguilles d’une montre, car c’est ce que leur guide leur a recommandé pour avoir moins de monde. On les retrouvera le soir aux guest houses épuisés et silencieux, mais plein d’une fierté aussi modeste que justifiée.

J’aurais pu mentionner les cousins australiens de la troupe de Jo, les même en plus sportifs, les Tchèques hyper motivés, les Koréens et autres, mais la place manquerait.

Namche s’est donc au fil des ans transformé en « Bazaar » offrant à cette multitude bigarrée tout ce dont elle peut rêver et qui peut être apporté ici à dos d’homme, de mule ou de yak.


Ceux-ci sont omniprésents, ce sont vraiment la colonne vertébrale de cette économie. Ils portent des charges énormes jusqu’à 5000m dans la neige sans broncher, ils produisent le lait et le fromage, la bouse (on y reviendra), et en dernière extrémité (mais pas avant d’avoir profité de tous leurs autres intérêts), on peut en manger la viande en hamburger.



On ne s’étonnera donc pas de l’inventivité marketing népalaise qui arrive à mettre du yak à peu près partout, et au diable la protection des marques !


 

Le lendemain, première journée d’acclimatation, car on est déjà à presque 3500m, et les journées suivantes me feront dépasser les 4000.Qui va piano va sano. Il ne s’agit pas de rester à prendre des capuccinos en terrasse (quoique, c’est tentant), mais d’exercer les poumons et le reste à marcher en altitude.



Petite excursion de 3 ou 4 h au-dessus de Namche donc, vers un petit mamelon d’où l’on découvre déjà toute la chaine de l’Everest. Un hôtel de luxe qui s’est auto-affublé du label de plus haut hôtel du monde y a été construit pour une clientèle se faisant déposer en hélicoptère.





Ciel d’un bleu presque aveuglant, stupas dorées dont les trois yeux de Bhuda semblent ne pas se lasser de contempler le panorama (il faut bien 3 yeux pour ça, on l’envie….), petites vieilles Sherpas courbées en deux parées de leur tablier traditionnel qui croisent sur ces chemins éternels les Yvan, Jo, Esther et les autres dans leurs accoutrements du XXI siècle sans plus s’étonner, le spectacle est permanent et saisissant. Les sommets de 7000m couverts de neige et de glace contemplent eux, l’agitation un peu dérisoire des hommes d’un air presque hautain. Les hélicos qui bourdonnent continument dans la vallée ressemblent à de vulgaires moucherons essayant vainement d’exciter ces géants de pierre imperturbables.



Retour à Namche par une petite vallée un peu excentrée, à l’écart des flots touristiques, enfin on retrouve la sérénité des campagnes himalayennes.




Le lendemain, les choses sérieuses commencent, on doit franchir la barre des 4000m.

La journée commence par une sérieuse grimpette de 2h au milieu d’un flux encore important de randonneurs, je me désespère un peu, vais-je enfin pouvoir profiter du calme méditatif de la marche en montagne et du spectacle hypnotisant de l’Himalaya sans être perturbé par le brouhaha des autres marcheurs, des hélicos, voire, comme c’est maintenant malheureusement souvent le cas, par les haut-parleurs portatifs crachant du rap népalais à plein volume, que les porteurs trimbalent avec eux? Assez insupportable, mais ce sont ces pauvres gamins qui portent nos affaires et l’approvisionnement des villages en amont, marchant en sandales dans la neige au-delà de 5000m, la clope au bec : eux sont au boulot, moi en vacances…


Mais heureusement, au sommet d’une crête, à presque 4000m, les sentiers divergent, la grande masse des randonneurs part vers « l’EBC » (Everest Base Camp) à droite, et seulement quelques autres et moi vers la gauche, vers les beaucoup moins courus « Gokyo lakes».


Enfin seul, mais nous voilà repartis pour du « plat népalais », à mon grand désespoir, nous dévalons presque en un rien de temps tout le dénivelé positif chèrement acquis les 2 heures précédentes pour nous retrouver au fond de la vallée suivante, de nouveau dans la forêt….tout est à refaire. Ainsi va la montagne. Ce n’est peut-être pas un hasard que les montagnards de la région soient tous bouddhistes : l’impermanence des choses est modelée dans les muscles de leurs jambes qui gravissent et descendent incessamment ces vallées abruptes vers un but évanescent.



Une autre vallée, d’autres forêts, une autre rivière mugissante au fond de gorges, un pont suspendu, des raidillons remontant le flanc d’une montagne, la randonnée méditative est aussi faite de répétitions, aussi belles soient elles.



Et voici le hameau qui nous abritera cette nuit, nous sommes de nouveau à 4000m, à la limite de la forêt et des pâturages, pas de neige, mais le froid se fait sentir dès que le soleil bascule derrière la crête des montagnes. Il va falloir s’habituer à ces « tea houses » comme on les appelle ici, petites pensions assez sommaires tenues généralement par une famille. Une salle commune avec son poêle central allumé seulement en fin de soirée, et ses chambres très simples si peu isolées qu’on voit les étoiles à travers le plafond et qu’en s’appuyant sur le mur fait d’une simple planche de contreplaqué, on risque de se retrouver dans la chambre du voisin. Les sanitaires sommaires invitent, eux…à la sobriété…



Sobriété ingénieuse également dans les fours solaires utilisés pour chauffer l’eau. Pendant la journée, cela fonctionne très bien. Car à ces altitudes, au-dessus de la forêt, le bois de chauffage est inexistant. Le seul substitut est soit le soleil, soit…la bouse de yak que l’on voit étalée en galettes séchant dans les champs un peu partout.



Ainsi se poursuit pendant trois autres journées, cette lente ascension de la vallée de Gokyo, alimentée par le plus grand glacier du Nepal, qui collecte la neige et la glace de tous les sommets environnants dans un immense fleuve gelé que l’on sent, invisible pour l’instant mais déjà pesant, presque vivant, quelques centaines de mètres au-dessus de nos têtes. Depuis 3 jours, je marche au-dessus de 4000m. Le souffle se fait plus court, les raidillons semblent plus raides, mais je suis heureux de constater que je ne souffre pas de mal des montagnes : ni mal de tête ni nausées, juste un peu de mal à dormir.


les mantras tibétaines claquent au vent

Au troisième jour de l’ascension de cette vallée, voici enfin le premier lac : un petit lac glaciaire indique que nous nous approchons du but. Ils sont 5 lacs ainsi étagés juste en aval du glacier Ngozumpa, à 4800m : les lacs de Gokyo. Formés par le glacier qui lui-même dégouline en dessous de tout le massif de l’Everest.



A son sommet, le mont Cho Oyu en particulier, énorme meringue, écoule sa masse de neige et de glace vers le Ngozumpa. Il fut le premier sommet conquis par l’expédition de Edmond Hilary en préparation de l’ascension de l’Everest en 1953. Au-delà de cette barrière gigantesque, mais hors de vue, s’étale sur des milliers de km le plateau désertique du Tibet que nous avons vus plus à l’Ouest au Mustang.

A partir du premier lac Gokyo, la neige se fait enfin éternelle, il serait temps, aux environs de 5000m, mais elle reste encore parsemée de petites fleurs bleues persistantes, des gentianes, très rares en général, mais communes dans cette région.



Enfin, voici le troisième lac Gokyo, au pied d’une petite vallée perpendiculaire dominée par le Gokyo Ri, sommet de 5400m qui sera l’objectif du lendemain.




Pour l’instant , profitons d’un confort inattendu pour cette soirée en très haute altitude (plus haut que le sommet du Mt Blanc): pour me remettre de cette longue ascension, je m’offre royalement la pension à 35$, avec Dalh Bat, le plat népalais universel, avec la vue la plus incroyable du monde.


Dahl Bat avec vue
Dahl Bat avec vue

Un petit tour de cette bourgade sans charme construite dans ce site magique juste en dessous de la morène du glacier offre malheureusement une fois encore, même ici, au bout du monde, son lot d’absurdités humaines. On n’échappe pas à la Tiktokeuse de pacotille se déhanchant devant son téléphone, dos au panorama, en soutien-gorge sous sa doudoune sous les yeux incrédules de deux enfants Sherpas qui doivent se dire que ces touristes sont vraiment une drôle d’espèce, devant le lac doté d’un panneau avertissant les promeneurs de ne pas plonger…mettons sur le compte de l’altitude l’altération des facultés cérébrales de certains dont tout ceci témoigne.


les ravages de tiktok en altitude

Le lendemain, montée bien raide qui coupe le souffle et les jambes vers le Gokyo Ri. Seulement 3h, mais qui semblent peser bien plus. Les grosses perdrix que l’on croise encore à ces altitudes semblent pouffer en se dandinant devant ces humains haletants. L’immense vautour majestueux, lui, curieux, venu inspecter les pauvres créatures rampantes que nous sommes, nous domine d’un vol imperturbable et arrogant avant de planer vers d’autres monts qu’il attendra sans même un battement d’aile.



Et les voici tous ces autres monts, enfin, depuis le sommet à 5400m: toute la chaîne de l’Everest se déploie, tout près, dans un ciel bleu aveuglant, sans un nuage, les glaciers grisâtre coulant à ses pieds. Le silence se fait, seul le rythme des respirations accélérées par l’altitude ponctue le spectacle. Cette fois-ci nous y sommes :  le toit du monde est bien là, juste en face. Profitons du silence et de la contemplation, si ce n’est ici, quand et où ?


L'Everest dominant le lac Gokyo
L'Everest dominant le lac Gokyo

Après la redescente, qui se fait toujours à un rythme accéléré semblant minorer les efforts fournis à la montée, j’irai inspecter ce glacier de plus près en grimpant sur la morène qui domine le village, et en allant jusqu’à l’extrémité de la vallée, au dernier lac, isolé dans la neige en bordure du glacier. Comme il est saisissant de voir l’immense amoncelas de roches très récemment arrachées par le glacier et repoussées sur le côté, pas agglomérées et qui retombent dans un grondement presque permanent.



Le matin, lorsque cette vallée est parcourue par le vent, celui-ci arrache des pans entiers de morène qui s’écroulent sur le glacier en y maintenant pendant plusieurs heures une brume de poussière grise. Il est très visible que la hauteur de glace a considérablement baissé ces dernières années, exposant ainsi le flan de la morène, et créant également à la surface de nombreux petits lacs qui, s’ils atteignent l’extrémité de la langue glaciaire et cèdent d’un coup dans la vallée, peuvent déclencher des éboulis et inondations cataclysmiques (GLOF en Anglais ou Vidange brutale de lac glaciaire — Wikipédia). Il s’en est produite une il y a quelques mois depuis un autre glacier du Tibet débouchant sur le Népal, détruisant tout sur son passage. Une autre a eu lieu dans la vallée adjacente l’année dernière, j’en croiserai les débris après demain, détruisant une station hydroélectrique. Le rapide changement climatique himalayen est ici visible, tangible, perceptible à tous les sens. Ces glaciers fondent presque à vue d’œil. Ils alimentent en eau 2 milliards de personnes en Asie. Les catastrophes et les conflits en découlant sont inévitables.


lac sur le glacier
lac sur le glacier

Le lendemain, dernière ascension culminante de cette boucle : le col Renjo-la, à 5400m, permettant de quitter la vallée de Gokyo pour rejoindre la vallée adjacente de Bhode Kosi. La neige étant tombée assez tôt cette année à cause d’une mousson tardive, le col est très enneigé.



Je devrai chausser les crampons pour escalader les flans du col, au terme d’une ascension de 4h au-delà de 5000m qui domine magnifiquement tout le vallon de Gokyo avec son lac vert émeraude, l’immense fleuve glaciaire du Ngozumba, et juste au-dessus, pour une dernière fois, toute la chaîne de l’Everest, resplendissante dans le soleil du matin. Il faut bien ce panorama d’exception pour accepter les efforts de l’ascension qui mettent l’organisme à rude épreuve. Au terme d’un ultime raidillon, enfin, on débouche au sommet épuisé mais fier. Et là, les jeunes porteurs en baskets sont tranquillement assis par terre en train de fumer leur clope à 5400m pour se détendre, leur paquetage de 30kg négligemment posé derrière eux. Là encore, il est bon de se rappeler que nous sommes en pays bouddhiste et de faire preuve du plus grand détachement…Profitons donc du grandiose spectacle, de l’effort récompensé, de la satisfaction du sommet atteint.


touriste devant Everest
touriste devant Everest
Point culminant !
Point culminant !

Voici déjà le temps de la redescente sur l’autre versant, plus rapide mais plus dangereuse aussi, vers un autre lac, presque noir celui-là. Notre jeune porteur, contre lequel je peste depuis le début car il n’est chaussé que de petites baskets usées, ne manquera pas de chuter, heureusement sans gravité, mais lui faisant enfin prendre conscience de la dangerosité de la montagne. La quasi-totalité des guides, Sherpas et encore plus porteurs, l’ignore soit par ego mal placé, soit par vraie ignorance, soit par une sorte de spiritualité dangereuse leur faisant accepter leur Karma . J’en aurai un autre exemple en leur montrant sur mon application météo que le temps semble devoir se dégrader très sérieusement et qu’il faudrait peut-être ne pas s’attarder. Je n’essuie que des regards incrédules, et c’est finalement moi qui devrai prendre la décision (qui s’avèrera salutaire) d’accélérer et de finalement descendre en 2 jours plutôt que 4. Nous accélérons le rythme donc, mais sans pour autant se lasser d’admirer cette immense vallée, où nous évoluons presque seuls. C’était un ancien itinéraire de commerce de sel entre le Tibet et l’Inde par où les caravanes de yaks transitaient. Tout ceci s’est arrêté lors de l’annexion du Tibet par la Chine et avec les moyens de transports aériens.  Heureusement pour les Sherpas locaux, le tourisme a pris le relai. Les minuscules villages isolés, entourés de leurs pâturages ceinturés de murs de pierres sèches gardant les yaks donnent une idée de la rudesse de la vie à cette altitude.



Déjà, après avoir quitté d’abord la neige, puis les alpages, les premiers arbres reviennent. L’hémoglobine générée ces derniers jours passés à plus de 4000m fait des miracles une fois des altitudes plus communes retrouvées. Le corps est suroxygéné, on se sent comme un coureur du Tour de France après sa piqure du matin. Les centaines de mètres de dénivelés sont avalés en un rien de temps.



Voici déjà le village de Thame. C’est à cet endroit que l’écroulement d’un lac glaciaire plus en amont a précipité des millions de tonnes de roches, d’eau et de débris, qui ont rasé une partie du village, déclenché d’autres éboulements toujours très instables et condamné l’accès d’une des rives de la rivière. Il a endommagé, pour la deuxième fois en vingt ans, la station hydroélectrique qui alimente la vallée. Miraculeusement, Buddha a voulu que le désastre s’arrête juste au pied d’une de ses stupas. On n’est jamais mieux servi que par soi-même…



Mais on n’en reste pas moins frappé par la précarité de cet environnement, tout le Népal est constamment soumis à un risque géologique, une catastrophe écologique, ou une autre calamité naturelle (de plus en plus, accélérée par la main de l’homme), la résilience des habitants ne se comprend que par cette religiosité fataliste qui imprègne toute la société ici. Pour les Sherpas d’ici, ce sont les multiples stupas et petits monastères qui émaillent le paysage.






Une dernière descente dans la forêt avant de retrouver Namche Bazaar et ses rues commerçantes pour une dernière nuit dans la région.

Les mauvaises prévisions météo se confirment, il faut se dépêcher de rejoindre Lukla, sinon tous les vols seront annulés pour plusieurs jours, et les milliers de touristes actuellement dans la vallée se précipiteront tous pour essayer de revenir sur Kathmandu par tous les moyens. Le lendemain, je descends d’une seule longue étape, en doublant les innombrables groupes de randonneurs, les Ivan, Yoko, Jo et les autres qui se retrouvent maintenant tous dans cette portion commune du trek, les uns descendant, les autres montant, les caravanes de mules, de yaks, le tout survolé par les norias d’hélicoptères qui ont fait leur retour : le métro aux heures de pointe ! Ce n’est pas la montagne que j’aime, heureusement, ce n’est que pour cette étape, et je me presse pour laisser toute cette troupe derrière moi.



J’arrive en fin d’après-midi à Lukla. Un avion – je saurai plus tard que ce sera le dernier avant une semaine- vient de décoller sous mes yeux, les premières gouttes de pluie tombent. Bien que le temps soit déjà franchement dégradé (et que ce soit annoncé depuis plusieurs jours), la bourgade est pleine de touristes arrivés dans la journée, que leurs guides et leurs agences veulent faire monter en altitude malgré tout. On frise l’inconscience. Quelques jours plus tard, 2000 d’entre eux se retrouveront bloqués dans la neige à 5000m, et l’aéroport de Lukla, une semaine plus tard, n’a toujours pas réouvert, ces gens squattent dans les couloirs de guesthouses glaciales et surpeuplées. Le surtourisme himalayen, ce ne sont pas seulement les tristement célèbres files d’attente au sommet de l’Everest -qui ne concernent que quelques centaines de personnes par an- c’est aussi une inconscience collective permanente à grande échelle qui un jour se terminera en tragique accident de grande ampleur. Les milliers de touristes en partie naïfs ou inconscients (80.000 par an dans ces étroites et très inaccessibles vallées d’altitude), les agences de trekking trop gourmandes, les guides mal formés et les autorités gouvernementales aux abonnés absents auront tous une part de responsabilité.

Une dernière nuit à Lukla s’impose donc, où je négocie des options pour les différents moyens de retour encore disponibles le lendemain. Lorsque le jour se lève, il pleut fort, les nuages sont bas, ça ne s’annonce pas bien. Mais les derniers hélicoptères décollent encore (ils peuvent voler par moins de visibilité que les avions). Une dernière bousculade dans l’aérogare rudimentaire où les entrepreneurs Sherpas se réjouissent presque sans se cacher de ce mauvais temps pour faire tourner le business, et me voilà sur le tarmac où l’hélico fait le plein (ça, c’est la bonne nouvelle), moteur tournant (c’est la mauvaise, les experts aéro jugeront) avec une pompe à main rudimentaire, et me voilà embarquant pour mon baptême d’helico, vers Kathmandu. Le pilote australien semble s’amuser à slalomer entre les sommets des montagnes et les nuages, alors que le temps s’éclaircit peu à peu en arrivant vers Kathmandu. Pendant la journée, le temps s’est encore dégradé, et plus aucun appareil n’a finalement décollé: une semaine après les randonneurs que j’avais croisé y sont toujours. J’avais bien fait d’accélérer le pas ces deux derniers jours de descente.


En 45mn, me voilà de nouveau sur le plancher des vaches, dans le bruit et le chaos de la circulation de Kathmandu que j’avais presque oublié. Miracle de la modernité, mais qui porte aussi peut-être en elle la fin de la virginité si fragile des paysages et de la culture que je viens de quitter.

Tel est le paradoxe de ces douze jours là-haut, à presque toucher le toit du monde. J’ai enfin pu approcher ces montagnes népalaises mythiques invisibles depuis Kathmandu, respirer un peu l’air raréfié du pays des Sherpas, passer ces cols escarpés surplombant les lacs Gokyo d’émeraude. Les montagnes, les lacs seront toujours là, mais espérons que les excès humains que j’ai constatés un peu tout le long du trek permettront tout de même aux prochaines générations d’encore partager ce même plaisir sans qu’il soit trop dénaturé.



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Népal: récit de voyage

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