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De rocs et de dieux: le Mustang

  • fredvassort2000
  • 11 juil. 2024
  • 7 min de lecture

Après une première étape en avion jusqu'à Pokhara, nous voici maintenant à pied d'oeuvre, pour explorer le nord de l'Himalaya.

La jeep progresse à belle allure (népalaise, environ 40km/h) sur une route goudronnée. Dès le départ vers les hauts sommets du Mustang, une dimension divine s’installe donc : miracle une route goudronnée -en bon état- au Népal, escaladant les flancs de la montagne !

Comme dans toute cette bande médiane du pays, nous sommes habitués maintenant à traverser des portions de jungle, couvrant les flancs abrupts de ce qu’on appelle ici des collines,de 2000m,qui seraient n’importe où ailleurs d’authentiques montagnes. Peu après, une végétation alpestre prévaut, on se croirait en Suisse !


Notre périple suit peu ou prou la marche d’approche effectuée par l’expédition de Maurice Herzog en 1950 lors de la première ascension d’un 8000m, dans le massif de l’Annapurna. A la grande différence près qu’à son époque, brodequins et mulles étaient les seuls moyens de progression disponibles. Même si nous nous en plaignons parfois, contemplons donc avec révérence les bienfaits des dieux du progrès, du génie civil et même du bitume, qui nous permettent de parcourir en 2 jours ce qu’il couvrit en plusieurs semaines il y a 75 ans.

Nous remontons donc la rivière Kali Gandaki (la Gandaki noire), bien nommée, aux flots boueux charriant les sédiments de tous ces jeunes massifs qui nous dominent, se dissolvant inexorablement vers les grandes plaines indiennes.

La destination de notre expédition est cette fois-ci le haut-Mustang, région limitrophe du Tibet, au Nord-Ouest de Kathmandou, au Nord du massif de l’Annapurna. Cette barrière naturelle formant une chaine de sommets de 7 à 8000m a la particularité de bloquer la plus grande partie de la mousson qui remonte du Sud-Est, et offre donc au Mustang un climat unique, très aride, et relativement clément même à ces hautes altitudes.

Le divin cède cependant rapidement aux forces obscures au fur et à mesure que la route se transforme en piste accrochée à la montagne, nous ramenant donc aux réalités des ponts et chaussées népalaises, et que nous nous élevons vers les gorges de la Gandaki. Parois immenses, presque sinistres, enserrant ces flots tumultueux, que la piste doit contourner par des voies escarpées. Passons ici, pour ne pas lasser le lecteur qui risquerait de s’assoupir comme sur une longue ligne droite d’autoroute, sur les croisements à pic en contournant les éboulements et les traversées de rivières à gué : nous sommes au Népal après tout.



Au-delà de ces gorges, le miracle se produit : les neiges de l’Himalaya qui se refusaient à nous depuis des mois, enfin, apparaissent, dans toute la magnificence du Mt Nilgiri dominant la vallée fertile.

Car là aussi, comment ne pas voir la puissance divine à l’œuvre, faisant prospérer de plantureux vergers de fruitiers aux pieds de ces murailles de roches et de neige, enracinés dans la mince bande de sédiments charriés par la rivière. A plus de 3000 m d’altitude, l’homme a réussi à s’attirer les faveurs de la nature pour transformer le Mustang en une petite Normandie, aux pieds des géants de l’Annapurna. Sous nos yeux incrédules s’étalent là, encadrées dans des canyons de roches arides, des plantations de pommes, poires, et même de figues, indifférentes aux rigueurs de l’hiver et à l’hostilité des éléments. Le contraste est violent, déroutant pour l’esprit, et nous accompagnera presque jusqu’à l’extrémité de la vallée, malgré le climat des plus extrème.



Jomson, capitale du Mustang, sa longue rue bordée de guesthouses, son hotel super luxe à 2000$ la chambre (Bill Gates y serait resté, pas nous…), et sa piste d’aviation ouverte les jours de temps calme (et uniquement le matin car l’après-midi, des vents violents remontant la valléempêchent tout mouvement aérien). Mais surtout, ses habitants aux traits marqués, indiquant que l’on s’approche du Tibet.


Car ici, les milliers de dieux du panthéon Hindou cèdent leurs pouvoirs à Budha et sa cohorte d’ hommes saints, mages, bons et mauvais esprits auxquels on dédit des stupas un peu partout. Les habitants sont en effet d’origine tibétaine et gardent bien vivante la culture de ce pays tout proche, situé au bout de la vallée. C’est même probablement un des rares endroits du monde où cette culture s’épanouit encore, depuis que la Chine a imposé la révérence du dieu unique du parti communiste au-delà de la frontière.







Nous pénétrons maintenant au cœur du Haut-Mustang. Toujours dominées par les neiges de la chaine de l’Annapurna et ses appendices, les vallées sont taillées à la serpe par les éléments dans un calcaire à peine agrégé qui rappelle que, étrangement, il y a peu à l’échelle géologique, cette région était couverte par l’océan. On y trouve d’ailleurs de nombreux fossiles de coquillages marins. L’eau des rivières, et surtout le vent furieux qui tonne dans ces couloirs de géants, sculptent des cheminées effilées, des falaises vertigineuses, des défilés colorés par les oxydes de roche piégés là bien avant même que Budha pose son bienveillant regard sur cette région, lui offrant toute sa compassion. Car ses habitants ont bien besoin de tous ces temples colorés bâtis à flans de falaises, au sommet de cols infranchissables, ou au fond de profondes grottes pour trouver la force de subsister dans ces endroits inhospitaliers.


Leur vie, encore peu touchée par la modernité, est essentiellement agricole, sur les pentes de ces steppes où paissent les chèvres fournissant la laine de cachemire (ou pachmina, que son Excellence récoltera elle-même pour promouvoir cette petite industrie locale).


La récolte des quelques fruits et légumes suffisamment coriaces pour encore pousser ici fournit un appoint au printemps. Le bois de chauffage même, empilé sur le toit des maisons, est monté de la vallée car aucun arbre ne pousse sur ces plateaux.

Anciennement nomades (il en reste encore quelques-uns parait-il), depuis des centaines d’années, ces hommes convoyaient les troupeaux de yak entre le plateau du Tibet et les basses vallées du Népal, échangeant le précieux sel tibétain contre des céréales (à voir ou revoir :Himalaya, l'enfance d'un chef). Maintenant largement sédentarisés, ces peuples vivent cependant toujours très fortement leur culture, seuls héritiers des nomades tibétains, ancrés à leur boudhisme, leur art pictural, leurs célébrations dans les temples, accrochés à leurs moulins à prières comme à l’ultime bouée qui les sauvera des excès de la modernité qui approche, ou de la pression de la Chine toute proche.

Car les quelques dizaines de km qui séparent le Tibet-Chinois des derniers villages népalais du Haut Mustang n’empêchent pas Pekin de faire sentir son influence. Nous avons rencontré un archéologue italien (Luigi Fieni) connu dans la région pour avoir restauré d’importantes grottes couvertes d’anciennes fresques religieuses multi-centenaires, qui a été prié de quitter le territoire, sous pression des autorités chinoises auprès du gouvernement népalais. La spiritualité des lieux ne saurait troubler la divine vision du Comité Central œuvrant pour le bien des peuples reconnaissants.

Loh Mantang, enfin, 4000m d’altitude, battue par les vents, écrasée par le bleu hypnotisant du ciel, ceinturée par sa muraille rouge de pisé, blottie autour de son palais royal et de multiples monastères ancestraux : capitale de l’ancien royaume du Mustang, et toujours chef-lieu de la région. Ici, Budha a arrêté les aiguilles du temps pour laisser ses habitants méditer sur l’éphémère de la vie. Et pourtant, malgré l’hostilité des éléments, ils ont réussi à tirer la quintessence du lieu et transformer cette bourgade en havre de paix où la spiritualité transpire des murs et inonde le visage de ses habitants.

La frontière est à portée de gong tibétain, mais sur ces hauts plateaux qui s’étendent devant nous sur des milliers de km, elle semble bien futile (justifiant sans doute le colossale bâtiment construit par la Chine au milieu des steppes) devant l’éternité qui a vu l’homme installé ici depuis des siècles, creusant d’innombrables grottes sacrées dans la falaise en des lieux mystiques, bien insignifiante pour les ermites et pèlerins parcourant librement ces immensités de stupa en stupa à la recherche de leur plénitude, depuis toujours.



Car cette région du toit du monde, par sa rudesse, son éloignement, ses cieux infinis et ses profonds ravins minéraux, attire et répulse à la fois. Elle conquiert le voyageur, mais le tient à distance dans un antagonisme qui peut-être explique sa dimension quasi sacrée. Comment comprendre que l’humanité se soit accrochée depuis toujours à ces rocs inaccessibles, sinon pour se rapprocher d’un grand ordonnateur qui prend ici tous les visages possibles ?

Ses visages, les voici justement, à Muktinath, un des cinq grands sites religieux du monde hindouiste (deux autres sont proches: le temple Pashupatinath à Kathmandu, l’autre est le Mont Kailash, montagne sacrée au Tibet). Accroché aux contreforts de l’Annapurna, au bout d’une vallée escarpée, c’est un modeste temple comme on en trouve partout au Népal, qui surplombe l’extrémité de la Kali Gandakhi mais dont l’importance religieuse est considérable.

Les hordes de touristes indiens qui voyagent jusqu’ici, aux confins du monde, le démontrent. Ses 108 sources sacrées jaillissent des bouches de bronze ceinturant le temple, et constituent le but du voyage pour les pèlerins qui y font leurs ablutions.


Le Lourdes local finalement : ne manquent que Bernadette Soubirous et la statue de la Vierge. …et en effet, elle aurait toute sa place ici, tant le site n’est finalement pas seulement Hindou, mais profondément religieux et mystique : quelques centaines de mètres plus loin trône une immense statue de Budha, impérial, dominant la vallée, faisant face au massif du Daulaghiri. 




La complexité des entrelacs religieux népalais ne trouve pas meilleure illustration qu’ici. Le profane aura tôt fait de remarquer que les anciens furent probablement impressionnés par les feux follets (des jaillissements de gaz en combustion qui s’échappent naturellement du sol) qui brûlent continuement dans une grotte aux pieds du Budha (Lourdes, encore ?).

Devant tant de magie, conjuguée à celle du paysage qui nous domine, il faut en effet se soumettre avec humilité aux forces spirituelles. On ne peut que comprendre le recours au religieux pour s'accommoder de la nature dont la toute puissance est ici tellement évidente, écrasante, presque effrayante.

Elle se rappelle à nous quand les nuages d’orage préludant la mousson laissent transparaître les rayons du soleil léchant les flancs de l’Himalaya dans une lumière de cathédrale.

Elle le fera de nouveau le lendemain sur une note beaucoup plus prosaïque et cruelle, sur la route du retour, quand l’une des voitures de notre groupe restera bloquée toute la nuit entre deux éboulements qui obstruent la route. Nous apprendrons qu'une autre aura malheureusement fini au fond du ravin quelques km plus loin.

Ainsi se conjuguent ici en permanence la brutalité de la nature, le sublime et le tragique, la rudesse des rocs et l’appel des dieux.


 
 
 

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Népal: récit de voyage

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