Kathmandu brûle
- fredvassort2000
- 11 sept. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 sept. 2025
Caveat: Je ne suis ni journaliste ni historien. Il est de toutes façons trop tôt pour l’histoire, et je n’ai pas les sources pour le journalisme. Ceci ne sont donc que des impressions instantanées, fugaces, qui seront peut-être démenties par les faits futurs, mais authentiques sur le moment. Certaines photos de ce post ne sont pas de moi mais d'auteurs anonymes les ayant partagées sur les réseaux sociaux pendant les évènements.
Voici 2 jours que le gouvernement a fièrement annoncé que la plupart des réseaux sociaux seraient bloqués. Cela avait déjà été le cas environ un an auparavant, mais limité à Tiktok, le gadget digital préféré de la jeunesse népalaise. Les choses étaient vite rentrées dans l’ordre, Tiktok (chinois, pour rappel), avait fait les démarches nécessaires avec obséquiosité, et avait été promptement rétabli.
Donc cette fois-ci, pas lieu de s’énerver, peu, à commencer par nous, croyaient même ce blocage possible. Mais finalement, au cours du week-end, les sites de réseaux sociaux ont commencé à moins bien fonctionner, jamais vraiment bloqués, mais subissant des ralentissements et des blancs.

Le premier ministre KP Oli n'a pas d'enfant, il ne savait pas que confisquer leurs gadgets numériques à des ados et des jeunes, ces « Gen Z » qui se regroupent sous ce nom, ça les énerve, et quand ils sont énervés…
Plus sérieusement, un grand nombre s’en servent pour faire un peu de vente en ligne pour arrondir leurs fins de mois, et surtout pour communiquer avec leurs frères appartenant aux environ 5 ou 6 millions de la diaspora à l’étranger.
Nous le sentions depuis des mois, depuis notre arrivée il y a deux ans presque. Il suffirait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres de cette société à bout de souffle, asphyxiée par des années de gouvernance inepte et une économie atone gangrénée par la corruption d’une frange de favoris répliquant le système de prédation féodal qui a prévalu pendant des siècles. Nous constations avec dépit leur seule échappatoire : l’émigration de masse, déjà souvent évoquée dans ces pages.
Et voilà, notre monde moderne évoluant, ce ne fut pas une étincelle au sens propre, mais un click resté muet sur un téléphone de gamin de 20 ans.
Donc, ils avaient convenu, en s’organisant sur des réseaux sociaux dont ils avaient tout de suite appris à contourner le blocage par des VPN et autres trucs de jeunes, d’une grande manifestation Lundi dernier devant le Parlement. Dès le début, leurs revendications étaient non seulement le déblocage d’internet, mais surtout la lutte contre la corruption et le népotisme entretenu des élites. Le mouvement "Gen Z " est lancé.

(photo The Kathmandu Post)
Que s’est-il passé ? Qui a donné l’ordre de tirer ? Pourquoi les forces de police, recevant cet ordre, ont-elles obéi alors qu’il n’y a jamais eu de tradition de violences policières dans ce pays ? Peut-être des enquêtes futures le diront.
Toujours est-il qu’en quelques heures, la situation bascule. On annonce d’abord 2 morts, puis 14, aujourd’hui c’est 31, mais avec plusieurs centaines de blessés toujours dans les hôpitaux. Dont des collégiens portant encore leur uniforme d’école, le plus jeune aurait 12 ans. Tirs à balles réelles, on ne peut plus parler de bavures ou d’incidents. Non seulement à Kathmandu, mais dans plusieurs villes de province également. Bavures institutionalisées à grande échelle : crime d’état.
Le point de bascule est atteint. Lundi soir la violence se propage.
Mardi matin, montrant son incompréhension totale de la situation et sa déconnexion du pays qu’il est censé diriger, le premier ministre KP Oli publie une déclaration alambiquée dont lui seul a le secret, expliquant les raisons du blocage internet. Ce n’est plus le sujet depuis au moins 24h, c’est, au sens propre, verser de l’huile sur des flammes qui brulent déjà.
Son ministre de l’intérieur a démissionné, un couvre-feu est décrété dans la ville.
Un des ses conseillers aurait peut-être pu jouer les Duc de la Rouchefoucauld-Liancourt et informer le premier ministre que ce n'était plus des révoltes, mais une révolution ?
C’est trop tard, la violence explose. C’est probablement le moment où les « Gen Z » sont dépassés par des bandes hors de contrôle.
Le parlement est mis à sac et incendié.

Les maisons des ministres sont saccagées et incendiées elles-aussi, plusieurs ministres sont lynchés d’une façon rappelant la fin du régime de Ceaucescu. L’un d’entre eux est même poussé dans la rivière (pourtant déjà suffisamment polluée diront les cyniques…). L’armée évacue Oli et quelques autres ministres par hélicoptère, ils ont disparu depuis, certainement sous bonne garde dans une caserne en province.

Le pouvoir central n’est plus, le gouvernement est mort, vive l’anarchie.
Mardi début d'après-midi, tout est encore calme dans notre quartier. Quelques scènes de rues contrastent étonnamment avec la situation de chaos qui se déroule plus loin. Des jeunes filles continuent même à poser avec insouciance au bord du lac local. Seules quelques rares échoppes sont ouvertes, les rues sont désertes, tout est calme et écrasé d'un silence inhabituel. Il fait très beau et doux en cette fin de saison des pluies. Il est étrange de ressentir ce calme exagéré par l'absence de circulation due au couvre-feu, alors que la ville brûle déjà plus loin.
J’observe depuis le toit de la maison les incendies qui se propagent partout en ville. Des hélicoptères passent à basse altitude.
Des bruits d’émeutes commencent à monter des rues avoisinantes. On apprend étonnamment vite, même sans entrainement préalable, à reconnaitre des bruits d’émeute. A croire que c’est codé dans l’ADN humain.
En sortant devant la maison, des familles sont encore là, à placidement regarder passer les premiers camions chargés de manifestants excités. Certains applaudissent. Etrange sentiment d’être dans le cœur de l’action, mais distant tout de même.
Assiste-t-on à la chute de la Bastille, à une réplique himalayenne des printemps arabes, ou à un Tienanmen en devenir ?
On en voit certains arborant un uniforme de policier volé, des barres de fer, les klaxons hurlent, on chante, on danse, on incendie.
Les maisons des ministres y passent.

La police bloque la route presque devant chez nous, menant à leur QG. Derrière eux, le flambant neuf hôtel Hilton, au sens propre, flambe. Il appartiendrait en partie au fils d’un ex-premier ministre. Ni police ni pompiers ne semblent intervenir.
Une prison abritant le principal opposant politique a été attaquée et l’opposant libéré…mais aussi 15.000 détenus de droit commun (dans tout le pays) qui se sont empressés de se procurer des armes aux postes de police vandalisés.
Moments suspendus, est-on encore dans une fête étudiante qui a dégénéré, une révolte de voyous, ou une révolution historique ? Les trois à la fois à ce moment là.
La police anti-émeutes est présente mais complètement dépassée, ils n’ont même plus l’air d’essayer de contenir le désordre. L’armée est également absente.
La nuit tombe, les incendies étendent leurs fumées acres sur toute la ville. Des sirènes d’ambulances résonnent au loin.
Kathmandu brûle, la nuit se fait et le Népal sombre dans l’inconnu.
En début de nuit, le chef d’Etat Major fait enfin une déclaration télévisée, appelant au calme. Mais sans se proclamer gouvernement par interim.

L’armée népalaise est traditionnellement très respectueuse des règles constitutionnelles, c’est un des rares exemples dans la région où les militaires n’ont jamais même été en filigrane du pouvoir.
Ainsi s’ouvre donc un nouveau chapitre pour le Nepal.
Le lendemain matin, l’armée a été déployée dans toute la ville, il pleut, ce qui aide probablement à garder les émeutiers chez eux. On ne parlera jamais assez de l’influence de la météo sur les révolutions…
La ville est plongée dans un calme étrange, le couvre-feu est toujours en vigueur mais je me promène quand même à pied dans nos alentours. Quelques petits magasins ont rouvert.
Des mères de famille en sari croisent des militaires camouflés comme en pleine jungle.

Le Hilton brule toujours, le dernier hôtel construit à Kathmandu est complètement détruit.

Tous les postes de police du centre-ville ont été incendiés. Le Parlement, la Cour Suprème, et tout ce qui ressemblait à un bâtiment officiel. Le moindre carrefour est encombré de cendres et de carcasses de véhicules brulés.
Le sens du commerce des uns et du ridicule des autres n’a pas de limite : des loueurs de rickshaw désœuvrés font faire des tours des ruines fumantes à des touristes ahuris.
Comment peut-on détruire tant et si vite ? Et pourtant ce n’était qu’hier après-midi.
Ce matin gris et pluvieux où le silence pesant fait ressortir le bruit des pas dans la rue ressemble à un réveil de lendemain de fête beaucoup trop arrosée: gueule de bois et maison sans dessus-dessous...mais à l’échelle d’une population entière, d’un pays.
Des passants passent, des gardes gardent, un moine téléphone, une vieille prie au pied d’une déité, des enfants jouent au ballon.

Il en faut vraiment beaucoup pour arrêter le flux de la vie quotidienne. Des carcasses de voitures brulées achèvent de refroidir.
Le pouvoir est toujours vacant, la « Gen Z » elle aussi a la gueule de bois, elle s’est faite voler sa révolution, la société est traumatisée par tous ces jeunes tués et ces infrastructures détruites.
Mais maintenant, au moins, la vieille garde est partie. Le champ est libre, la page est blanche, même si tachée de quelques traces de roussi. Sur une page blanche ou un écran de smartphone, il va falloir écrire le mode d’emploi de la reconstruction du pays.
C’était la première révolution Gen Z.
Le Nepal sera-t-il le premier pays doté d’une constitution ChatGpt ?





















































Quand je pense qu'on disait qu'il ne se passait rien au Népal, quel changement !! Tout sursaut, aussi traumatique soit-il, crée des opportunités. Espérons que le Népal pourra les saisir pour son bénéfice et celui de ce peuple si chaleureux qui mérite une vie tellement meilleure.
Merci Fred pour ce reportage très instructif au cœur de l’événement et de l’Histoire .Dire que Kelly et Pierre-Franck préparent leur voyage pour le printemps prochain ….
Thanks for sharing this Fred. Let’s hope GenZ finds a way to create order and governance without further casualties. Can foreign organisations help? Will help be accepted? (UN, EU, CN) Most importantly, will you both be safe…..