L'invisible géant de l'Est et les pandas rouges
- fredvassort2000
- 18 mai
- 9 min de lecture
Le « Grand Népal » inclut jadis les Sikkim actuel et le Darjeeling, contrées mythiques au pied de l’Est de l’Himalaya, ponts commerciaux ancestraux vers le Tibet, terres de jonction entre les grandes plaines du Gange et l’immense plateau tibétain. L’ensemble est dominé par celui qui fut longtemps considéré comme le toit du monde, avant d’être supplanté par le Dhaulagiri puis par l’Everest (en 1849, suite à une étude topographique menée par les Anglais), comme quoi nulle gloire n’est éternelle : le Kanchenjunga (8586 m tout de même), trône à cheval sur la frontière Népalo-Indienne.

Nous voici donc maintenant en route pour le Darjeeling, le Sikkim (maintenant en Inde), puis le Nord de la province de Koshi (au Népal), contournant par le sud cet immense massif dont nous essayerons d’approcher les contreforts.
Cette région reculée à l’histoire complexe fût en effet un temps intégrée au royaume du Népal créé en 1768 suite à la conquête de la vallée de Kathmandu par le roi Gurkha Prithivi Narayan Shah. Les frictions inévitables avec l’East India Company en pleine expansion ont mené à la guerre Anglo-Népalaise (1814-1815) conclue par le traité de Siliguri (ville maintenant située sur la frontière Indo-Bengladeshi) en Mars 1816 qui forcera le Népal à céder environ un tiers de son territoire (dont l’intégralité des plaines septentrionales du Terrai, bordant le bassin du Gange) et le Darjeeling et Sikkim actuel, territoires montagneux coincés entre le Népal, le Bhoutan et le Bangladesh. Les Anglais feront à cette occasion connaissance avec les redoutables soldats népalais Gurkah, qu’ils recruteront plus tard (et toujours aujourd’hui) dans leur propre armée.
La complexité historique de la région se confondant avec sa topologie, notons encore que le Sikkim fut un royaume indépendant (comme le Bhoutan l’est toujours) jusqu’en 1975 avant d’être annexé par l’Inde pour protéger sa frontière nord avec la Chine et assurer une continuité territoriale autour du récemment créé Bangladesh.
Les amateurs de géopolitique locale se régalent donc ici autant que ceux de géographie.
Nous retrouvons d’abord ces grandes plaines du Sud-Est du Népal (Thé ou café ? L'âme de l'Ilam) où les brumes de cette période de pre-mousson ourlent les premières plantations de thé alternant avec les grandes forêts de Sal et les fragments de jungles toujours parcourues par des troupeaux d’éléphants sauvages. L’Inde de Kipling se laisse encore deviner malgré l’urbanisation inévitable.

Passage de la frontière au-dessus d’un des nombreux affluents du Gange, où la patience est de mise pour donner le temps à l’administration indienne d’apposer ses innombrables tampons sur nos papiers.

Mais c’est finalement chose faite, et nous nous faufilons dans le « chicken neck », cet étroit corridor large de 17km seulement séparant le Népal du Bangladesh avant d’arriver à Siliguri (la ville du traité) faisant maintenant frontière avec le Bangladesh.
Une autre ville indienne semblable à celles que nous avons déjà traversées : ses embouteillages infernaux, ses travaux interminables qui saignent la ville de tranchées infiniment grises, tristes et sales. Sa population navigue avec résignation entre les engins de construction, les vaches qui se nourrissent des poubelles et les buildings à moitié achevés.
Nous poursuivons notre chemin vers le Nord, traversant le Darjeeling dont le thé fournit le monde entier, introduit par l’East India Company vers 1850 pour concurrencer le thé chinois qui mettait leur balance commerciale en danger. Les plantations méticuleusement entretenues s’étalent entre les bras des affluents du Brahmapoutre dont nous franchissons le cours. Tout proche du Gange, ici se mêlent en effet les bassins versants de deux des plus mythiques fleuves du monde, prenant leur source chacun sur un côté opposé de l’Himalaya pour finalement s’unir dans une même delta irrigant (et souvent, inondant) la plus grande partie du Bangladesh.

Nous nous élevons peu à peu, quittant ces plaines pour grimper vers le Sikkim en traversant une voie ferrée, là-encore réminiscence de temps coloniaux.

Nous passons au pied de Kalimpong, autre lieu mythique des temps héroïques de l’exploration de l’Himalaya puisque c’est là qu’ont résidé, d’abord la légendaire Alexandra David-Néel qui a exploré le Tibet jusqu’à Lasha dans les années 1920, puis le frère du Dalaï-Lama (qui fut longtemps son émissaire auprès des Chinois) en exil après l’annexion par la Chine en 1959.
Nous voici donc au cœur de ces contrées où la Chine, l’Inde et le Tibet se côtoient depuis des millénaires, au gré des migrations, des routes de commerce et des échanges religieux.
Car, comme nous le constatons en nous élevant dans ces étroites vallées vers les contreforts du massif du Kanchenjunga, l’Inde cède le pas ici à la culture népalaise et tibétaine. Les stupas bouddhistes fleurissent, et tout le monde parle soit Népalais, soit un dialecte tibétain. Le Bhoutan est tout proche, et nous retrouvons l’atmosphère des ces peuples des montagnes que nous avions connues au pays des dzongs.
La culture népalaise elle, est surtout présente grâce aux Newars (dont le berceau historique est Kathmandu), qui arpentent les routes vers le Tibet depuis des siècles et avaient installé des comptoirs de commerce dans toute la région. Le sel, les épices, la laine de yak, les pierres précieuses, constituaient les principales marchandises qu’ils faisaient transiter par caravanes sur les hauts cols dominant ces vallées. Ils y sont restés, et même ancrés plus qu’ils ne l’auraient voulu à cause de l’oppression dont ils furent l’objet sous les rois du Népal du XIX siècle. Leurs échanges commerciaux avec le Tibet ont cessé avec son annexion par la Chine en 1959, mais ils perpétuent, toujours aujourd’hui, au Sikkim, cette présence népalaise qui voient des familles se marier entre Kathamdu, Gangtok et Darjeeling.
Ils se mélangent avec discrétion et une certaine harmonie aux Tibétains et autres peuples des montagnes.


Les montagnes sont hautes, les distances sont courtes, mais la route est longue pour accéder à Gangtok, la capitale du Sikkim. Accrochée à flan de montagne, la ville s’étire sur plusieurs kilomètres autour d’une rue unique grimpant jusqu’à son monastère. Le cinquantième anniversaire de l'annexion du Sikkim y a été célébré en grande pompe l’année dernière, et la ville entière est toujours pavoisée d’effigies de Modi, célébrant l’intégration heureuse de cet ancien royaume dans la Grande Inde. Qu’on se le tienne pour dit, le fils de l’ancien roi a d’ailleurs parait-il préféré se retirer depuis 50 ans dans un ermitage pour méditer en silence sur l’impermanence des choses, y compris de son pays.


Mais où est-il ? Où se trouve donc ce Kanchenjunga dont nous gravissons les contreforts depuis deux jours ?
Dans les nuages. Caché par les énormes cumulus de cette mousson trop précoce (elle n’aurait dû commencer que dans plusieurs semaines) qui nous arrose tous les soirs. Tout juste un matin apercevrons nous un pic enneigé entre deux nuages. Même depuis le monastère dominant la ville, sa Majesté se refuse à nos regards. Nous aussi nous réfugions donc dans la méditation avec les moines.

Le Sikkim est célèbre pour ses orchidées, envahissant les troncs des arbres de la jungle couvrant toutes ses montagnes. La ville de Gangtok leur a dédié un magnifique musée, et bien sur, nommé une nouvelle variété en honneur du Prime Minister Modi.
Puisque le flan oriental du Kanchenjunga ne se dévoile toujours pas, cap vers le sud, nous recontournons le flan oriental du Népal par le même chemin, pour remonter vers l’Ilam, sur les contreforts occidentaux du Kanchenjunga cette fois.
Nous retrouvons avec plaisir ces collines couvertes de thé (Thé ou café ? L'âme de l'Ilam), coté népalais, moins connues que leurs voisines du Darjeeling, bien qu’elles en soient la prolongation naturelle, à quelques kilomètres de distance, de l’autre côté de la frontière.

Mais, là encore,la mousson précoce fait des siennes, et c’est dans une brume épaisse que nous franchissons le col d’où nous pourrions voir le massif du Kanchenjunga.
La route, magnifiquement goudronnée, une fois n’est pas coutume au Népal, franchit une à une les barrières montagneuses qui s’échelonnent en sillons profonds barrant l’accès au massif du Kanchenjunga. Les virages s’enchainent, les heures de route s’additionnent. Neuf heures pour environ 150km, nous arrivons à Tapeljung, dernier district avant la zone de conservation du parc du Kanchenjunga qui constitue notre destination.
Nous y avons rendez-vous avec les responsables d’un projet de développement de cette région, une des moins fréquentées du Népal pour l’instant, qui ambitionnent d’y développer un tourisme à la fois éco-responsable et rémunérateur pour les communautés du parc.
Notre première halte, le lendemain, sera pour une « maison du red panda ». Magnifiquement construite grâce à des fonds scandinaves et une architecte suisse, elle montre ce que pourraient être des guesthouses de montagne de bonne qualité pour un futur trail d'écotourisme autour du Kanchenjunga (contrairement aux plus que sommaires « tea houses » que l’on trouve en Annapurna par exemple).

Mais, que n'a-t-on oublié la route pour y mener ? Elle est en construction (sur deux kilomètres), depuis…dix ans parait-il !!
Les travers politiques, les non-décisions figées par la corruption n’égalent en profondeur d'absurdité que les ornières boueuses où notre voiture (pourtant 4x4 !) a failli s’enliser si souvent.
Revoici le Népal sous son jour le plus désespérant, gâchant un potentiel incroyable par de la gabegie sans nom.
Mais, profitons de l’autre aspect beaucoup plus plaisant du Népal : l’incroyable accueil de sa population, ce soir représentée par des femmes Sherpa en grand habit, et un groupe de jeunes avec qui nous échangeons dans cette « maison du panda rouge».

Mais au fait, où sont-ils ces fameux pandas rouges qui sont censés être l’attraction de la région et une de ses futures stars (comme le rhino à Chitwan) ?

Hmm…les locaux à qui nous posons la question nous avouent qu’ils n’en ont encore pas vu la queue d'un (la photo ci-dessus vient d'internet !), mais, c’est sur, ils peuplent bien la région, du centre du Népal à l’extrémité du Yunan ! Un remake du « tigre en grève de Bardhya » ? En tous cas, l’adorable bestiole (qui portent une dizaine de noms d’animaux différents selon les langues, le panda étant le plus vendeur, mieux que le raton laveur rouge dont l’ont affublé les américains) devra pointer son museau lorsque le parc sera en pleine activité, si la région veut en faire une source de revenus.


D’autres lacets, d’autres ornières, on descend 1000m, on remonte 1000m de l’autre côté, et on entre dans la vallée menant à notre destination finale, le petit village de Lelep, point de départ des treks vers le Kanchenjunga.

La météo est bien à la mousson. Pluies torrentielles toutes les nuits, beau temps le matin, mais se chargeant en début d’après-midi, les prévisions indiquent le même temps pour les deux semaines à venir. Je confère avec mon guide Sherpa, habitué de la région : doit-on se lancer dans les 12 jours de trek menant au camp de base du Kanchenjunga ?
« Up to you… » me répond-il d’un air peu convaincu.
J’ai affaire à un Sherpa d’origine normande.
Finalement, devant son hésitation et les mauvaises prévisions, je décide de renoncer. La montagne est chargée d’eau, les cols en altitude sont plein de neige, et dans cette région, aucun itinéraire de replis n’est possible. Dommage, mais puisque le Kanchenjunga ne veut pas se dévoiler, j’attendrai une autre occasion pour m’en approcher.
Nous continuons notre cheminement dans la vallée, qui monte vers le Nord en direction du Tibet, passant un chantier de barrage hydraulique après l’autre. La piste (car on ne peut plus appeler ça une route) est défoncée d’ornières boueuses, lacérée par les camions livrant les matériaux de construction, et revenant chargés de lourdes cargaisons mystérieuses consciencieusement bâchées. On soupçonne un trafic de bois, car des billots d’arbres découpés jalonnent la route.

Dans ces contrées très éloignées de tout où quelques villages isolés ne regroupent plus que quelques milliers d’habitants, la présence de l’Etat est très faible, les institutions absentes ou noyées dans des méandres complexes, et les montants colossaux des investissements des barrages hydroélectriques sont des cibles idéales pour toutes sortes d’arrangements, petits ou grands.
Arrivés à Lelep, dernier vrai village de cette vallée, nous dormons sous la tente car les hébergements locaux sont quasi inexistants.


Les communautés Limbu, Sherpa, Gurung, peuples de montagnes, cohabitent ici, face à ces vallées vertigineuses s’enfonçant dans le massif du Kanchenjunga (qui reste désespérément masqué par les nuages…), vivant d’une très maigre agriculture de subsistance, attendant peut-être des retombées d’un tourisme raisonné futur qui pourrait se mettre en place si les pouvoirs politiques arrivent à aligner leurs intérêts et à ne pas perdre de vue ceux des locaux.
Une famille tenant une très modeste tea-house affiche fièrement le portrait de leur fils recruté dans les régiments Ghurka britanniques. C'est le mode d'exil ancestral de cette jeunesse le plus prestigieux depuis presque 200 ans.

Les jeunes sont rares ici, et ont des rêves bien éloignés de leurs montagnes natales. Un jeune homme tibétain croisé dans le village me raconte qu’il vient du dernier hameau avant la frontière, à une journée d’ici, où ses parents sont toujours nomades, élevant des yaks comme leurs propres parents qui ont traversé la frontière lors de l’annexion par la Chine en 1959. Lui est parti étudier à Darjeeling. Un groupe de jeunes collégiennes a monté un groupe de K-pop inspiré des stars coréennes qu’elles voient sur Instagram, et aspirent à des horizons bien lointains. Convaincre cette jeunesse de s’investir dans un développement local encore à construire semble un défi aux pentes aussi raides que celles ces vallées.

La lumière est magnifique en début de journée sur ces hauteurs, avant que les nuages de la mousson n’amènent leur pluie quotidienne qui nous accompagnera pendant nos deux jours de route vers les plaines du Terrai avant de rejoindre Kathmandu.
L’énigmatique Kanjenchunga ne s’est pas montré, pas plus que le panda rouge, ils restent les mystères bien cachés de ces lointaines contrées himalayennes.


































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