Un cimetière anglais et la rivière de vie.
Un portail en métal au bout d’une allée étrangement calme, juste parcourue par quelques motos slalomant autour de passants égarés. Un chien népalais endormi prétend garder l’entrée contre d’éventuels intrus qui se seraient aventurés certainement par erreur dans ce coin oublié de la ville, coincé entre les parcs des ambassades britannique et indienne, au creux d’un vallon dominé au loin par les collines de la cuvette de Kathmandu, lumineuses en ce lendemain d’orage de mousson.
On imagine avec un peu de peine les rizières et bosquets de jungle qui devaient il y a quelques dizaines d’années encore ourler cette enceinte qui jadis ceinturait plusieurs dizaines d’hectares appartenant à la représentation de l’ex-Empire Britannique, alors à l’extérieur de la ville. Le temps est passé, l’Empire s’est scindé, sa résidence au Népal aussi, Kathmandu s’est répandue dans la plaine au point de complétement phagocyter le moindre arpent de campagne mais avoir semble-t-il oublié ce petit carré de verdure aux arbres luxuriants devant lequel je me trouve.
Je pousse le chien qui grogne en se réveillant de mauvaise grâce, et tambourine longuement au portail fermé par un cadenas jusqu’à ce qu’une brave dame édentée sorte de sa cahute et vienne m’ouvrir la porte du cimetière. Elle me salue d’un Namasté fatigué et m’indique d’un geste que je n’ai qu’à déambuler entre les tombes à ma guise, elle semble blasée devant ces étrangers qui ne doivent pourtant pas être légion ici.
Car cette vieille femme garde les morts, ou plutôt autorise au compte goûte les vivants à venir les visiter très occasionnellement. Par n’importe lesquels : les morts britanniques, ou assimilés.

Car c’est au cimetière britannique de Kathmandu que m’ont porté mes pas, dans ce coin oublié de la capitale. A l’écart du tumulte des grandes artères, à l’écart des flux touristiques, à l’écart du temps, ne revivant qu’une fois par an à l’occasion de la cérémonie du souvenir britannique.
Une jungle ordonnée, gardant des airs de parc anglais tropical, sert d’écrin à une petite centaine de tombes éparpillées un peu au hasard dans la verdure. Quelques monuments noircis par les lichens de la mousson émergent de la végétation, mais le reste des tombes est réduit à quelques plaques parfois presque invisibles que l’on se surprend à piétiner, masquées par l’herbe et les fougères.
Dans ce coin de nature étrangement calme au milieu de la cohue qu’est devenu le Kathmandu moderne, s’inscrit l’histoire des colons des premiers jours, des aventuriers, quelques voyageurs dont le destin a brutalement arrêté la route au Népal aussi, des amoureux du pays qui ont voulu que sa terre leur serve d’ultime demeure, et celle de nombreux inconnus dont l’histoire n’a jamais été écrite et la vie se résume maintenant à une modeste plaque de pierre moussue.

Ici se tient la tombe un peu grandiloquente du Dr Wright, un médecin anglais des grandes heures de l’Empire, qui réside pour l’éternité aux côtés de sa Cecilia bien aimée depuis 1873. Le pays était entièrement coupé du monde à l’époque, l’Inde, ex-East India Company avait été raccrochée à l’Empire, mais le Népal n’en faisait pas partie. Tout juste existait-il une relation privilégiée due au « prêt » des farouches soldats Ghurkas pour mater les émeutes dans la colonie britannique (qui perdure toujours, sous la forme de plusieurs régiments d’élite recrutés au Népal et intégrés à l’armée de sa Gracieuse Majesté). Le Dr Wright a dû passer la fin de sa vie avec son épouse dans cette vallée perdue, soignant avec des moyens certainement très modestes le Résident et son entourage, peut-être, en est-on réduit à imaginer, les nobles de la cour royale népalaise, voire même Jung Bahadur Rana lui-même, le tout puissant premier ministre de l’époque qui fût le premier dignitaire à voyager en Europe ? La plaque funéraire n’en dit pas plus. Tout juste sait-on qu’il avait été précédé à ce poste par le Dr Henry, dont le fils âgé d’un an est enterré dans un étrange bassin à sec orné de deux stèles.

Les enfants morts en bas âge sont d’ailleurs légion, au moins une dizaine éparpillés dans ce petit parc, jusque dans les années 70, disant de façon un peu cruelle la difficulté du pays et l’indigence de ses conditions sanitaires jusqu’à une époque assez récente. Une pensée en passant devant sa très modeste plaque pour le petit Gordon, né le jour de Noël et mort le lendemain, en 1971.


Voici Freddie, barman de son état, mort à 78 ans en 1994, et dont la plaque précise qu’il fut le premier (et toujours probablement l’un des seuls) Anglais à avoir obtenu la citoyenneté népalaise. Fût-il employé du célèbre Boris Lissanevitch, enterré non loin avec une partie de sa famille, figure haute en couleurs de toute l’Asie post coloniale ? Boris, sa mère la comtesse Alexandronova née à Odessa en 1869, sa seconde femme danoise et deux de ses enfants ont traversé le siècle précédent dans une épopée hollywoodienne trop longue à raconter ici mais qui a fait l’objet du livre localement célèbre Tiger for breakfast, et reposent maintenant sur cette terre qui fût la leur depuis les années 1950.
De cadet ukrainien avant la révolution russe, à danseur de ballet à Monaco, en passant par dandy du Calcutta de l’empire indien finissant, Boris a créé le Royal, premier hôtel international à Kathmandu, puis le bar restaurant Yak & Yeti (qui existe toujours) dans les années 50 quand le Népal commençait tout juste à s’ouvrir, et organisa en particulier les libations fastueuses en pleine jungle (incluant une des dernières chasse au tigre à dos d’éléphant) de la jeune reine Elisabeth lors de sa royale visite en 1963.

Sa vie flamboyante s’est terminée dans le dénuement et il repose donc depuis ici, aux côtés des siens, dans ce quartier de Kathmandu qu’il ne reconnaitrait certainement pas.
Katmandu a attiré par son exotisme mais semble parfois avoir dévoré ceux qui s’approchèrent trop près de ses paradis, très artificiels à une époque. La bonne douzaine de sépultures très modestes d’hommes jeunes morts dans les années 60, tout début 70 évoque-t-elle la vague hippy et tous ses excès qui balaya Kathmandu pendant une vingtaine d’années ? On est réduit à imaginer ce que ces simples plaques ne racontent pas.
Des tragédies sont malheureusement, elles, dites en toutes lettres. Ainsi toute la famille Wilkins fût inhumée ici après le crash aérien de Septembre 1992 qui fit 167 victimes lors de l’approche ratée d’un vol Pakistan Airline, seulement 59 jours après un autre accident similaire Thai Airways. La mauvaise réputation aérienne du Népal, qui perdure encore, a malheureusement laissé une empreinte visible dans ce paisible carré de verdure.

Quelques tombes népalaises également marquent les liens éternels de certains entre ce pays et le Royaume Britannique. Un ancien Ghurka, un membre de la famille Rana (la lignée de premiers ministres qui a gouverné pendant 150 ans).
Quelques missionnaires chrétiens également que l’Eternel a repris sur le lieu même de leur ministère.
On dit toujours que les cimetières sont des lieux de mémoire, encore faut-il pour cela que des vivants en portent le souvenir.
Ici, les destins de voyageurs, explorateurs, occidentaux désireux de nouveaux horizons, celui de quelques malchanceux aussi, s’est figé à jamais, uniquement veillés par les milliers de déités de Kathmandu qui donnent à cette vallée, malgré son chaos, cette dimension si densément spirituelle que peut-être certains étaient venus chercher.
Je laisse le chien et la vieille gardienne à la quiétude du lieu que je leur ai emprunté quelques instants et referme le portail anonyme sur ce jardin du bout du monde à l’écart du monde.



Quelques jours plus tard, c’est à Pashupatinath que je me retrouverai, autre lieu de sépulture, un des hauts lieux mondiaux de pèlerinage hindou.
Ce jour-là, les crémations sur le bord de la Baghmati tournent à plein régime.
Les civières en bambou biodégradables sont fabriquées sur place, à flux tendus ! Les familles et amis des défunts se regroupent au bord de la rivière en attendant que les prêtes dressent le bucher.
Le fils de la famille, habillé d’un simple pagne blanc se rase la tête avant de procéder aux derniers rituels autour du corps. Pas de cris, pas de pleurs, une certaine agitation seulement où notre regard occidental détecte mal l’émotion du départ éternel. Peut-être justement parce que dans cette tradition, il ne l’est pas. Ce n’est qu’un passage, vers un ailleurs. D’autres foyers achèvent de se consumer, sous la simple surveillance d’un prêtre officiant et l'apparente nonchalance d'une adolescente absorbée par son smartphone.
D’autres corps sont transportés sur la berge, sans autre forme de procès, ils attendent leur tour, posés à terre, qu’un site de crémation se libère.

Les fumées se répandent sur la vallée, des visiteurs locaux, même quelques couples de jeunes amoureux contemplent le spectacle depuis l’autre rive avant de grimper les marches en dégustant une glace rose bonbon. Des singes espiègles errent sur le pont à la recherche de restes d’offrandes.

Un foyer maintenant éteint est dispersé dans la rivière, symbole du lien entre la vie et la mort, qui assure à ceux y finissant la rupture du cycle des réincarnations. C’est elle qui dissolvera les cendres et tiendra lieu d’espace mémoriel. Elle seule et peut-être l’esprit qui y habite se souvient de ceux qui ont achevé leur chemin ici. Le lieu n’en garde aucune trace.
A Pashupatinath, point de plaque, point de vie résumée en quelques phrases, point de visiteurs anonymes essayant de décrypter l’histoire des défunts, point d’exercice mémoriel, point de curiosité historique. La rivière coule, les flammes consument, les cendres se fondent dans l’eau, la vie passe avec le flot, la vie renait. La vie est.

La vallée de Kathmandu, encore une fois, enveloppe le visiteur de son mystère, de sa spiritualité. Elle a attiré nombre d’occidentaux, certains y sont morts et y reposent toujours, pour la plupart largement oubliés mais disposant d’un carré de verdure pour qui voudrait les visiter. Elle est l’écrin qui voit passer les disciples de Shiva, dont la chevelure symbolisée par la rivière Bagmati a amorti la chute, empêché la destruction de la Terre, et permis à ses résidents de passer de la vie à la vie.





Merci Fred tu nous apprend tellement de l’Histoire
Merci de nous faire partager ce documentaire très explicite et bien imagé.